
Si l’habit est austère, le visage ne l’est pas. Certes Madame Cézard prend la pause, répondant à une consigne peut-être un peu conventionnelle du peintre, mais au fond elle est moins conformiste qu’elle n’en a l’air !
Tout est long et étroit chez cette femme délicate, son visage, son cou, même s’il est en partie masqué, ses doigts. Nul doute, nous sommes en présence d’une femme longiligne, qui plus est une longiligne affinée dont la vocation existentielle bien particulière nous emmène sur une voie d’être originale « Le monde extérieur, étant donné mon hypersensibilité, m’oppose des difficultés certaines. En conséquence, toujours sur la défensive, je me dois de trouver comment exprimer ce qui m’importe le plus, ce qui fait ma singularité. »
Programme difficile à mettre en œuvre pour une femme issue de la bourgeoisie du XIX ème siècle, de la part de qui on attendait plus de conformité aux conventions que d’originalité …*
C’est pourtant à cela que Madame Louis Cézard aspirait, être elle-même le plus possible. Il existait bien à l’époque quelques moyens d’exprimer sa spécificité, en direction d’un art par exemple, ou en tenant un salon littéraire. Rares sont celles qui sont ainsi sorties de l’ombre.
Une autre manière de s’éclipser d’une existence somme toute assez conventionnelle consistait à s’évader dans la rêverie. C’est probablement la voie que cette femme choisissait parfois – ou souvent… prendre de la distance à l’égard du monde pour investir un espace intérieur riche d’un imaginaire que les convenances ne contrariaient pas. Tirer parti des ressources infinies de son introversion pour inventer une autre réalité. Choisir des teintes insolites pour colorer son monde intérieur.
Si une certaine rigueur apparaît dans son maintien, sa retenue générale, son noble port de tête, ses grands yeux étonnés au regard bleu pâle invitent à la rêverie. La chevelure ceinte d’une lourde natte et ficelée dans sa résille nous parle aussi d’une liberté sous contrainte.
Le cadre (bâti osseux) frêle et peu tonique conjugué au teint pâle évoque un tempérament plus doux et contemplatif que dynamique et battant. Ce qui nous confirme dans l’idée d’une énergie tournée en priorité en direction d’une vie intérieure fertile.
La finesse de ses récepteurs** l’arête du nez bien droite, les narines frémissantes, les paupières finement ourlées, l’oreille bien collée, le modelé plat (ligne droite qui borde le côté du visage), tant de traits révèlent une extrême sensibilité qui conduit cette femme à se préserver des atteintes – réelles ou supposées – du monde extérieur qui l’entoure, en choisissant avec soin ses rares confidents. La bouche au dessin délicatement sensuel parle de délicatesse, de raffinement, dans ses mots choisis avec soin comme dans son goût des belles matières dans lequel apparaît une forme de sensorialité. En témoignent le dossier confortablement capitonné du fauteuil jaune d’or sur lequel elle est assise et le châle des Indes chamarré discrètement glissé derrière son dos.
Ce portrait nous ouvre sur la vie intérieure riche de cette femme alimentée par le besoin puissant d’être elle-même le plus possible. Celle qui portait le nom de son époux a ainsi eu l’opportunité de vivre ses rêves en tenant docilement son rôle d’épouse et de femme issue d’une bourgeoisie qui laissait peu de place à l’audace d’être soi.
*A cet égard, je ne peux pas m’empêcher de constater que le prénom de cette femme – épouse de son mari avant tout – est passé aux oubliettes.
**yeux, nez, bouche, oreilles


